Journal historique de Saint-Alexis-des-Monts
                                                   Du site "St-Alexis-des-Monts, par Ghislain Dupuis"

No. 3                                                                                                                                                                                                                                   Gratuit

Le St.Bernard Fish and Game Club


À lire:  No 1  (Historique du pont de broche)  -   No 2  (Camps de prisonniers allemands) - Ne ratez pas notre prochain numéro !  


Le Club St.Bernard à Saint-Alexis-des-Monts

             Extrait du livre "UN SIÈCLE D'HISTOIRE"
             par Sylvain Gingras
             (Avec la collaboration de Gaétan Genois)

             (© Les Éditions Rapides Blancs Inc.)
                  (reproduction ici autorisée par M.  Sylvain Gingras)


Le Club St.Bernard


Le St.Bernard Fish and Game Club fut formé officiellement en 1899, mais un récit du général William W. Henry, montre que sa véritable origine remonte jusqu'à 1872, alors que le général George P. Foster, de Burlington au Vermont, faisait une halte à St-Léon (St-Léon Spring Hotel) afin d'y profiter d'une excellente eau de source qui ferait le plus grand bien à ses rhumatismes.  Le propriétaire de l'hôtel où il résidait, M. Gilman, l'invita alors à venir voir "quelque chose qu'il n'avait jamais vu avant".  Le général suivit l'hôtelier jusqu'à la glacière, et ce dernier lui montra, étendues sur la glace mélangée au bran de scie, les plus belles truites de ruisseau qu'il avait jamais vues, pesant d'une demi-livre à quatre livres, et dont le poids total faisant une centaine de livres.

Étonné, le général demanda d'où ces magnifiques poissons venaient.   "Ces deux hommes les ont prises à vingt milles d'ici, dans le lac Saccacomie et d'autres lacs des environs".  Magwando (Bonom)  Photo source :  "Un sièce d'histoire" par Sylvain GingrasCes pêcheurs, dont le   général avait remarqué la présence, étaient Magwando (Augustin Miguawanedo selon le Répertoire des baptêmes et sépultures de Saint-Alexis-des-Monts, édition 1983; décédé le 18 mai 1892 à 80 ans, alors veuf de M.-Magdeleine Rotono), un Abénaki dont le nom signifiait Bon Homme, ou simplement Bonom, et Jean-Baptiste Lafrenière, que les sportsmen surnommèrent "John Modiste".  Ce dernier lui confirma, dans un anglais excellent, qu'ils avaient bien pris ces poissons, et que les lacs des environs en étaient pleins.  "Est-ce que je pourrais aller pêcher là-bas ?" demanda le général.  "Pourquoi pas !  Nous y retournons demain".

"M. Gilman, trouvez-moi donc un «buggy» et un chauffeur pour demain matin", ordonna alors Foster.  Les jours suivants virent donc le général absorbé par la pêche sur les lacs Saccacomie et Willey, ne sentant même plus ses rhumatismes.  On lui avait dit que ces lacs étaient tellement poissonneux que sa canne se mettrait à sautiller presque chaque fois qu'une de ses mouches effleurerait l'eau.  Il constatait maintenant que c'était plus que des histoires de pêche.

Ses rhumatismes soulagés et son panier de pêche rempli, Foster retourna à l'hôtel pour payer son addition et reprendre le chemin de Burlington avec ses prises.   Il ne voulut pas rendre tous les sportsmen de la ville fous d'envie, et décida de n'inviter que quelques fidèles amis pour contempler ses prises.  Foster était reconnu comme un pêcheur de première classe et personne ne douta de sa parole quant à la provenance du butin.  Le lendemain, le général Foster, le général Wells, le général Jim Peck, Jonas Reed et le général Henry prenaient la route du Québec.   S'étant approvisionnés à Montréal, ils prirent le steamer «Trois-Rivières».   Un petit remorqueur vint à leur rencontre au lac St-Pierre et les conduisit jusqu'au pont de Louiseville, qui s'appelait alors Rivière-du-Loup.

La maison de Magwando au lac Saccacomie  Photo source:  "Un siècle d'histoire" de Sylvain GingrasIls rejoignirent la maison de Bonom dans les délais prévus.  Bonom et sa femme, une personne brillante et qui parlait un bon anglais, leur permirent de s'installer dans leur camp du lac Saccacomie, où ils dormirent sur le plancher.  L'épouse de Bonom leur trouva des guides et des canots, et ainsi put commencer l'un des plus beaux Le canot de Magwando fait d'un seul morceau de bois   Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain Gingrasvoyages de pêche qu'ils devaient faire.  Les Américains pêchèrent dans les lacs Saccacomie,  Willey et Caniche (Canichez), et attrapèrent une grand quantité de truites, pesant entre une demi-livre et cinq livres.  Chaque lancer de ligne faisait mordre un poisson.  Après quatre jours d'excursion, ils reprenaient le chemin du Vermont, se frottant les yeux comme s'ils se réveillaient d'un rêve.

Le général William W. Henry, consul américain à Québec, revint pendant plusieurs années, avec différents groupes, séjournant d'abord chez les Magwando, puis dans un camp d'écorce à l'extrémité est du lac Saccacomie, près du portage du lac Willey, et finalement au lac Culbute (devenu par la suite le lac Tumble), près du premier portage.  L'un de ces groupes était formé de Ely B. Johnson, Lorin B. Lord, tous deux des associés de M. Henry dans la firme Henry, Johnson & Lord à Burlington, et de Charles H. Simpson et John G. Brown.

   Groupe accompagnant le premier président du club, Gén. W. Henry au camp Parmalee au lac Violon.  En haut, Denis Guinard, le Général Henry et le petit Donat Guinard.  En bas, au centre J.G. Brown, sec. du club   Photo :  M. McMurray  Source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain Gingras   Groupe de sportsmen et guides au lac Willey.  On peut remarquer les canots d'écorce   Photo:  Maurice J. McMurray  Source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain Gingras


Quelques années après son arrivée dans le secteur, le général Henry n'avait encore jamais fait connaissance avec les autres lacs des environs.  Un jour que la pêche n'était pas très bonne dans le lac Willey, John Modiste suggéra aux pêcheurs de faire le chemin jusqu'au lac St-Bernard, alors connu sous le nom de lac à l'Écorce.

Plusieurs années auparavant, soit vers 1850, une mission s'était installée près du lac à l'Écorce.  Les fidèles défrichèrent et érigèrent maisons et église.   Le Père Bernard Larue vint bénir la croix et toutes les installations.  C'est probablement en son honneur que le lac fut rebaptisé lac St-Bernard.

Le premier club house au lac St-Bernard   (Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain GingrasJim Brock, Riley Stearns et William Henry voyagèrent dans le portage qui menait au lac St-Bernard, où ils prirent deux cents splendides truites, après quoi ils retournèrent au camp pour faire part aux autres de leur trouvaille.  Le lendemain, ils retournèrent visiter le lac, où ils dînèrent sur un rocher.  À l'instar des célèbres pionniers Mormons de Salt Lake City, ils examinèrent cet endroit enchanteur et se mirent tous d'accord:  "Installons-nous ici".  La ferme de l'ancienne mission était toute désignée pour servir de club house.  Le St-Bernard Fishing Club était né !

Le sénateur George F. Edmunds fut désigné pour en écrire la constitution et les règlements, alors que le général Henry devait s'occuper de la location des terres et de l'érection d'une maison de pêcheurs.  Le territoire comprenait huit lacs, et coûtait 40 dollars annuellement; quant au camp, il fut construit pour un peu plus de mille dollars.  John Modiste fut engagé comme gardien; on construisit un camp pour sa famille, de même qu'une grange et une glacière.

Le camp Henry situé au Lac Saccacomie   Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain GingrasQuelques années plus tard, il fut décidé de construire un camp au lac Saccacomie, où trois acres furent achetés.  Le camp fut appelé «Camp Henry», et on y ajouta une maison de gardien et une glacière.  En 1899, un nouveau bail était signé avec le gouvernement au taux de 125 dollars par an, et le nombre de lacs Le gardien Jean-Baptiste Lafrenière (John Modiste)   Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain Gingraspassait à vingt.  L'association acquérait en outre un terrain de chasse de cent milles carrés, au taux de cent dollars par année.  Les sportsmen furent informés de leur obligation de former une corporation comme l'exigeait la Loi provinciale.  Le St.Bernard Fish and Game Club prenait donc la place de l'ancien St.Bernard Fishing Club.

Des camps privés furent construits sur le territoire.  L.C. Ketchum fut le premier à s'installer, suivi de Walter Kerr, qui appela son camp Brown Jug.  Puis ce fut au tour d'Allen Hollis, Charles Treadway et Albert B. Tenney.  Puis Lyon Carter, Rockwell et Charles Tenney érigèrent le camp Minuteman.

Le territoire du club s'étendit jusqu'à 500 milles carrés, et plusieurs «lean-to» furent parsemés ici et là pour accommoder les membres.  Les longues randonnées à travers la forêt devenaient plus accessibles pour les membres accompagnés de leurs guides.  Ils pouvaient ainsi goûter la vraie vie des bois, entendre les cris des animaux, coucher à la belle étoile, et en rapporter des souvenirs inoubliables.

Parmi les membres du club au début citons:  Dr Ernest Hopkins (prés. National Life Insurance et du Darmouth College), Edward S. French (prés. Boston & Maine Railroad), Fuller F. et Harry C. Barnes (the Wallace B. Barnes Co. Bristol Conn.), Lewis Greenleaf (Commodore du Nantucket Yacht Club), George W. Mixter, Henry M. Sage d'Albany, Allen Hollis (prés. Springfield Gas Light Co.), Rockwell Tenney (prés. Orange & Rockland Utilities Inc. et dir. Mass Electric), Mortimer R. Proctor (prés. Vermont Marble Co.), Louis G. Shields, Louis P. Brown et John H. et L. Fildew.

Jos McMurray et Adam Morin devant l'auto de M. Simpson   Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain GingrasComme surintendant, le club engagea à partir de 1910, Joseph McMurray, de St-Alexis-des-Monts.  Ce dernier était allé travailler dans les fabriques de coton aux États-Unis, d'où il était revenu en 1904 pour travailler au service de la famille Simpson, établie dans la région.  Sa riche expérience fut profitable pour le club.   Les qualités de cuisinière de sa femme Exina firent les délices des membres du club.

Les guides Ciméon Morin, Guy Lemay, Wilfrid Ringuette et Hormidas Bellemare.  À l'arrière M. et Mme Gordie Howe en train de luncher au lean-to Bishop   Photo :  M. McMurray  Source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain GingrasParmi ses tâches, M. McMurray devait aller cueillir les sportsmen à la gare de St-Paulin, à 17 milles du camp Henry.  Les nouveaux membres étaient impressionnés par les gens qui sortaient sur leur balcon afin de les voir passer.  McMurray donnait de précieux services qui satisfaisaient amplement les membres, si bien que certains parmi eux lui en étaient reconnaissants.  Edward Ingraham lui donna une magnifique horloge sortie de ses manufactures, et le président de General Motors Corp., Harlow H. Curtice, alla jusqu'à lui offrir une Buick de l'année.

         Groupe au Club St-Bernard.  En haut, Olivier McMurray, Arthur Gélinas, Joe Morin, Charles Tenney jr.  En bas Alphonse Baribeau, Edmond McMurray, Frank Ball, Rockwell Tenney et Pierre Ducharme   Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain Gingras

Plusieurs membres du Club St-Bernard rêvaient de pêcher la ouananiche dans un de leurs lacs.  On fit appel à une équipe de biologistes pour étudier la possibilité d'une implantation de la ouananiche dans le lac Sorcier.  L'étude s'avérant positive, le lac fut peuplé de ce poisson en 1915.

Un membre du St-Bernard, Robert Warner, fit un jour une expédition de pêche à la ouananiche au lac Sorcier avec deux de ses invités, l'ambassadeur Philip K. Crowe et Sam Anderson.  Ils séjournèrent au camp du sénateur du Vermont, Ralph Flanders.   Les prises qu'ils sortirent du lac pesaient jusqu'à 6 livres et quart, et l'une d'elles, particulièrement vigoureuse, donna tout un spectacle en faisant de nombreux bonds hors de l'eau.  Crowe trouva amusant d'entendre son guide parler de la ouananiche comme du «saumon sauvage».  Les guides qui accompagnaient cette expédition étaient Walter Guimont, Jos Desaulniers et Benoît Lacoursière.

Quand de fortunés hommes d'affaires américains partaient pour leur club de pêche au Québec, c'était pour abandonner les soucis et les affaires de la compagnie loin derrière eux, le temps d'un séjour dans leur paradis préféré.  Mais quand on partait à la veille de l'assemblée annuelle de la compagnie, il était parfois plus difficile de partir l'esprit tranquille.

En juin 1933, Gus Mitchell et Peter Graham prenaient ainsi la route du club St-Bernard.  Le premier était président à la retraite d'Amalgamated Metals (A.M.), le second président de la New Haven & Hartford Railroad.  Les deux avaient leur siège à l'Amalgamated Metals.
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L'assemblée annuelle, à laquelle de toute évidence ils ne seraient pas présents, devait  décider par le vote des directeurs si oui ou non la compagnie déclarerait des dividendes, en ces années de profonde dépression.

À l'été de 1929, un peu avant le krash, les actions d'A.M. étaient à 3,70$ l'unité.  Les spéculations allaient bon train, et on parlait d'un gain de 2,00$ pour la fin de l'année.  Mais les tournèrent au vinaigre, et la valeur de l'action baissa de 1,70$.  Personne ne faisait la file pour les acquérir, bref, les affaires allaient mal.

Graduellement, et largement grâce au génie de Gus Mitchell, l'A.M. put se sortir du bourbier, et en '33, les parts valaient 9,00$.  Avant leur départ pour le St-Bernard, Mitchell, qui détenait 200 000 de ces parts, et Graham, qui en avait 90 000, avaient voté par procuration en faveur de dividendes, laissant aux directeurs le soin d'en fixer le taux si telle était leur décision.  Mitchell demanda à sa secrétaire, Agnes Buttermeal, qui était reconnue pour n'avoir jamais fait d'erreur, de lui transmettre la décision du «board» dans les plus brefs délais en téléphonant ou télégraphiant au gardien du club, qui portait le prénom de Pierre.

Arrivés au club house du St-Bernard, Pierre fut mis au courant de l'itinéraire exact du voyage des deux sportsmen, avec mission de leur communiquer l'important message de Miss Buttermeal, quelle que soit l'heure du jour. «You don't worry any at all», leur répondit-il.  Tout comme Agnes Buttermeal, Pierre était reconnu pour son infaillibilité, et on pouvait compter sur lui.  Les pêcheurs montèrent dans leur station wagon avec leurs deux guides, les deux canots attachés sur le toit, en direction du bois, plus précisément du lac Sorcier.

Les installations du Club au lac Sorcier   Photo :  M. McMurray  Source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain GingrasParvenus au Sorcier un lundi après-midi, ils capturèrent 14 truites de ruisseau, dans un état d'esprit merveilleu- sement serein.  Ils brisèrent la règle des deux verres avant le dîner, et en rajoutèrent un troisième.  Le mardi, le bureau d'A.M. était loin dans les pensées, puisqu'on n'en attendait aucune nouvelle avant le lendemain, et peut-être même le surlendemain.

Mercredi, aucun signe de Pierre.  Les pêcheurs décidèrent de se transporter 20 milles plus haut, dans un autre camp prévu à l'itinéraire, le camp Louise Bonbright.   Mais en arrivant à la voiture, le véhicule reposait sur ses essieux, les quatre roues avaient été volées.  Ils rejoignirent une route de transport du bois, et après une attente de trois heures, stoppèrent un camion qui revenait dans la forêt prendre son chargement de «pitounes».  Mitchell et Graham offrirent 30 dollars au conducteur, pour qu'il se détourne de son chemin et les amène, avec guides et bagages jusqu'au camp Bonbright, leur prochaine halte.  Après tout, la livraison de bois au moulin de Trois-Rivières pouvait attendre.

Les jours suivants passèrent sans la moindre nouvelle du gardien, et les hommes d'affaires se demandaient bien pourquoi.  "Peut-être qu'ils ont voté contre les dividendes, et que Miss Buttermeal n'a pas voulu appeler, histoire de ne pas gâcher nos vacances", risqua Graham.  "Miss Buttermeal nous aurait transmis la nouvelle, même s'il lui aurait fallu venir jusqu'ici pour nous l'apprendre", rétorqua Mitchell, qui connaissait bien sa secrétaire;  "elle ne sait pas faire d'erreur, c'est d'ailleurs pour ça qu'elle ne s'est jamais mariée.   Peut-être est-il arrivé quelque chose à Pierre...".

"Peut-être qu'il a commencé à boire, ça arrive chez les Canucks", suggère alors Graham.  "Non non ! Pierre n'a jamais pris une goutte !  Ce doit être quelque chose d'autre !  Je propose que nous retournions au club house.   Il va falloir appeler à Montréal pour rechausser le véhicule.  Quand tout sera réglé, on reviendra ici".

Les guides Roger Sylvestre, Wilson Poudrier, le membre Harry E. Wilson de Summit, N.J., Benoit Lacoursière et Philippe Allard au camp de M. Bonbright au lac Clair.  Photo :  M. McMurray  Source :  "Un siècle d'histoire"  par Sylvain GingrasTôt le lendemain, les hommes se dirigèrent vers la route, à trois heures de marche de leur camp, où ils attendirent en vain pendant huit heures le passage d'un véhicule, attaqués de toutes parts par les moustiques et les mouches noires.   Finalement, l'un des guides, Jules, se prononça sur la situation, avec le meilleur anglais qu'il pouvait parler.  Selon lui, les camionneurs s'étaient mis en grève, et il ne restait qu'à retourner au Bonbright, ce qui fut fait.  Au camp, Jules proposa de partir lui-même à la rencontre de Pierre, un voyage de 50 milles à travers la forêt, dont il pourrait boucler l'aller-retour en deux jours :  Mitchel et Graham furent d'accord, et lui promirent même une bouteille de Canadian Club s'il revenait avec Pierre, deux bouteilles si c'était dans les 48 heures.

Le surlendemain, en fin de journée on vit arriver Jules avec le gardien.  Ce dernier était désolé qu'on se soit inquiété pour lui, et annonça qu'il irait lui-même à Trois-Rivières le lendemain, chercher des roues et des pneus pour l'auto.   "Euh !  Qu'arrive-t-il avec ce coup de téléphone qui devait venir de ma secrétaire ?" demanda Mitchell.  "Rien !" répondit Pierre dans un anglais quelque peu baragouiné, "l'appel est arrivé, mais ça voulait rien dire, et j'ai pas voulu vous déranger."  "Mais, qu'est-ce que ça disait ?".   "¨Ça disait rien" dit Pierre, "juste 50 cents, c'est tout.   J'voulais pas faire tout ce chemin pour 50 cents !".

Le guide Georges Morin avec le président du club, l'artiste peintre Paul Sample.  Photo :  Maurice J. McMuray  Source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain GingrasGraham et Mitchel jubilaient et sautaient de joie :  "Jules, va chercher de la glace, nous allons fêter ça jusqu'à demain matin, 50 cents !  J'aurais été très heureux avec 30 !  Wow !".  Plus tard dans le camp des guides, Pierre expliquait à ses compagnons que les riches Américains perdent parfois leur sérieux, et qu'aucun homme sensé ne peut expliquer leur comportement...

Quant à Gus Mitchell et Peter Graham, ils se méritaient des gains en capital respectifs de cent mille et quarante-cinq mille dollars, de quoi perdre son flegme.

Pour les 90 membres du Club St-Bernard, quitter leurs villes américaines vers les lacs du Québec, c'était se retrouver au paradis.  Les membres étaient d'ardents protecteurs de la faune.  Les règlements stipulaient que toutes les truites de dix pouces et moins prises sur le lac Saccacomie devaient être remises à l'eau.

Maurice J. McMurrayLors du décès du surintendant Jos McMurray en 1952, son fils Maurice, qui était son assistant depuis 20 ans, continua l'excellent travail de son père, jusqu'à la fin du club en 1972.  Le gouvernement du Québec expropria le territoire du St-Bernard, de même que celui du club Lasalle et une partie du club Mastigouche, en vue d'y instaurer la réserve Mastigouche.  Maurice J. McMurray se vit confier le poste de préposé à l'accueil sur la nouvelle réserve.

Citons quelques noms parmi les membres du Club St-Bernard:  Manly Fleischman (Equitable Life Assurance Co.), Roger Prescott (prés. Keeseville National Bank), George Davis (prés. Glens Falls Insurance Co.), Paul W. Adams (Partner Adams & Eyster), Ray M. Evans (dir. Carbon Fuel Co), Benjamin H. Griswold III (Black & Decker Mfg Co.), Peter S. Paine (Great Northern Nekoosa Corp.), David C. Hewitt (Travelers Corp.), Frederick T. Watkins (Aetna Insurance Co.), James C. Chilcott (Warner-Lambert Pharmaceutical Co.), William E. Rudel (Rudel Machinery Co.), Phineas Sprague, Louis P. Brown, Lawrence H. Hansel, Bruce Manternach, John R. Quarles, Neil W. Rice.  Du Québec mentionnons :  Samuel Tilden, Joseph Simard, Roger DeSerres (prés. Omer DeSerres), Stuart McDougall, John I. Rankin, Albert E. Naylor, Meredith S. Hayes (v-p. Robert Morse Corp.).  Parmi les invités notons :  le journaliste Clayton Willis de Washington.

Le «Bienheureux de St-Alexis», c'est ainsi que l'appelait M. Pit Juneau, chauffeur de taxi de St-Paulin, dont le père Phillias avait été charretier.   Ce bienheureux bienfaiteur s'appelait Charles Simpson.  À 28 ans, suite au décès de son épouse pendant un accouchement, le riche Américain trouva une façon originale et généreuse de noyer une peine dont il ne s'est jamais tout à fait remis.

Charles Simpson avait découvert la région de St-Alexis-des-Monts alors qu'il fut l'invité du Général Henry pour une partie de pêche au Club St-Bernard, à la fin des années 1870.  Il était issu d'une famille dont les membres avaient fait fortune aux États-Unis comme regrattiers, métier qui consistait à avancer de l'argent à des sans-le-sou, qui devaient laisser en gage leurs objets de valeur.  Comme ces pauvres gens ne pouvaient que rarement remettre l'argent emprunté, les bijoux, instruments de musique, ou autres laissés comme garantie, étaient revendus pour une valeur supérieure au prêt consenti.

Charles Simpson était peu intéressé par le rythme de vie new-yorkais, et depuis le départ prématuré de sa bien-aimée, son seul rêve résidait dans les grands espaces que le Général Henry lui avait fait découvrir.  Il rencontra alors le ministre de la Colonisation du Québec, avec qui il signa un bail à long terme lui donnant droit à un territoire de 57 milles carrés.

Le domaine de Charles H. Simpson au lac Carolus.   Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain GingrasSimpson se fit construire un palais sur les rives du très beau lac Carolus, qu'il fit meubler de façon princière, avec des tentures de vison et de castor aux fenêtres et une multitude d'oiseaux empaillés dans les grandes pièces.  Quatre serres, un grand jardin et une résidence pour les employés entouraient la luxueuse résidence.  Pour procurer de l'emploi aux gens du village, Simpson mit sur pied une industrie spécialisée dans le tournage de fuseaux de bois qui serviraient à embobiner du fil.  Soucieux de la conservation de l'environnement, il mit aussi sur pied une pisciculture sur la Le magnifique lac Carolus devant le domaine de M. Simpson.  Photo source :  "Un siècle d'histoire" par Sylvain Gingrasrivière aux Écorces.  Il avait jusqu'à 150 employés, dont une soixantaine travaillaient aussi l'hiver, pour ses diverses entreprises et l'entretien de son domaine.

Toute une kyrielle de petits châteaux fut aménagée dans la forêt.  Charles Simpson pouvait ainsi voyager à son aise à travers ce confortable réseau satellite.   Le problème du ravitaillement fut résolu par l'embauche d'un charretier, qui devait apporter les provisions nécessaires à travers le vaste réseau routier aménagé par Simpson.  Le domaine Simpson comprenait aussi une immense glacière en structure d'acier pour l'entreposage de ses prises de poissons, de ses trophées de chasse et de toute la nourriture nécessaire.  Une ferme servait entre autres à l'engraissement d'une centaine de porcs, dont il fumait le jambon.

La générosité de Charles Simpson était telle qu'il payait ses employés le double du salaire normal de 50 sous par jour.  À ce salaire d'au moins un dollar s'ajoutaient parfois de généreux pourboires, sans compter les fêtes qu'il leur réservait.  L'économie de la région se voyait perturbée par cette inégalité salariale.  Les répercussions de ces largesses inquiétèrent le curé Lesage, qui convainquit Simpson de lui laisser la gérance des salaires, afin qu'ils ne dépassent pas un juste mesure.  Devenu l'ami du clergé, Simpson défraya les coûts du plancher d'érable et des grandes orgues Casavant de l'église de St-Alexis.

Les amis new-yorkais de Simpson répondaient régulièrement à ses invitations et venaient faire la pêche dans les eaux de son domaine.  En outre, il proposait à ses riches invités d'investir dans cette région qu'il aimait tant.  Les invités qui fréquentaient le domaine Simpson étaient reçus aux cigares de Havane, aux conserves importées, au Pommery à 35$ la caisse, aux huîtres de Cape Cod et aux palourdes à 20$ le baril.  Ce traitement de faveur valait aussi pour les employés.

Pour agrémenter l'hiver, il avait fait ériger une glissoire qui s'étendait jusqu'au milieu du lac et pour le plus grand délice de ses invités; un attelage de chevaux ramenait les toboggans jusqu'au point de départ.  Pour faire oublier ces gestes parfois bien futiles, Simpson allait jusqu'à payer les études de quelques-uns des enfants de ses employés.  Plusieurs filles du village ont pu ainsi fréquenter le Couvent de St-Ursule.

Avant que Charles Simpson soit contraint par sa famille de mettre fin à sa générosité excessive, il avait eu le temps «d'investir» plus d'une dizaine de millions dans la région, soit plus d'argent que n'importe quel autre Club au Québec à l'époque.  Par toutes ses réalisations, Charles Simpson a marqué l'histoire de St-Alexis-des-Monts.  À sa mort en 1921, le domaine fut acquit par le cousin du magnat de l'auto Henry Ford, puis plus tard, par le sorellois Joseph Simard.
     

Par :  Sylvain Gingras


(Merci à Cécile B. Dupuis qui nous a aidés dans notre recherche de lecture à ce sujet)