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Une histoire folle, folle, folle...

par:  Ghislain Dupuis

Après que le beau-frère Robert nous ait délimité un coin de chasse sur notre carte topographique, pour l'année 1978 à Casey, Réjean, Jacques et moi sommes partis un jeudi soir en direction de ce territoire inconnu.  Nous nous étions fiés à sa parole, celle d'un vieux chasseur d'expérience car de nous trois, aucun n'avait jamais abattu d'orignal.  Nous allions vers ce terrain inexploré sans savoir ce qui nous attendait.

Longue route de gravelle à parcourir tout en sirotant quelques petites bières et en s'amusant à se raconter le plus sérieusement du monde, de bonnes petites "menteries" car nous étions un peu farceurs à l'époque.  Toujours est-il que nous sommes arrivés à destination le vendredi matin.

Nous avons pris soin de nous défricher un emplacement approprié pour planter la tente.  Nous en avons aussi profité pour savourer un bon repas.  Nous nous étions donc installés au Lac Panneton.

Dès l'après-midi, nous avons décidé d'essayer de découvrir deux petits lacs sur une haute montagne, à une heure de marche.  Réjean devait être notre chef de tête, lui qui commençait à pratiquer la marche à la boussole.

À travers bois, nous avons dû franchir un "renversy" qui nous rallongea de beaucoup et nous avons fini par découvrir un premier lac.  Il était déjà quatre heures passé.

Nous avons donc décidé de descendre au campement car l'heure avançait et de revenir dès le lendemain matin à la recherche de l'autre lac.  En cours de route, nous en avons profité pour bien "plaquer" le nouveau sentier.

Après une soirée où la conversation tourna autour de la stratégie à adopter pour le lendemain, et après une bonne nuit de sommeil, le matin fût vite là.  Dès le lever du jour, nous sommes tous partis en direction des deux lacs.  Aperçevant à nouveau le premier lac, je fis part aux gars de ma décision d'y rester et de le surveiller.  Ils acceptèrent.  Je proposai à Réjean de "caller" car je ne voulais pas le faire de la journée.  Ils partirent ensuite à la recherche de ce deuxième lac qui devait se trouver d'après la carte topo, à environ quinze minutes de marche.

Les gars venaient à peine d'y arriver que Jacques entendit un orignal répondre à l'appel qu'ils avaient lancé plus tôt.  Jacques dit aussitôt:  "Réjean, y vient de répondre !".  Tournant la tête, il s'aperçut que son compagnon était occupé à pisser.  "J'ai pas entendu ça !" de répondre Réjean toujours absorbé à satisfaire un besoin bien naturel.

"T'es sourd ou ben t'es contraireux !" ajouta Jacques, piquant ainsi l'orgueil de Réjean au vif.

La journée passa sans rien de spécial et les gars décidèrent de revenir me rejoindre à mon lac.  Ils avaient pensé "plaquer" et défricher la nouvelle "trail" qui venait droit à leur lac.  Durant la journée, moi, j'avais pris la peine de me fabriquer un cornet d'appel afin de m'en servir pour faire mes débuts de "calleur" de ce gros gibier.  Eh bien !  Croyez-le ou non, la réponse de l'orignal ne se fit pas attendre.  Pas si mal pour un début !

L'orignal durant toute la journée ne cessa de répondre au loin et semblait se rapprocher d'heure en heure, de minute en minute et de seconde en seconde.  J'avais le pressentiment que je finirais par le voir, qu'il sortirait enfin.  Tout à coup, j'entendis tout un vacarme derrière moi.   Ç'était les gars qui s'approchaient en défrichant le sentier.  Ils devaient être à quatre cent pieds.  Aussitôt, je commençai à tirer.  Les gars se jetèrent à plat ventre de peur que je les atteigne.  Ils avaient vite compris que les balles venaient dans leur direction.  Mais n'ayez crainte, trois tirs de ma part et je criai à plein poumons:  "je l'ai, je l'ai !".  Les gars vinrent vite me rejoindre sachant à présent que les tirs ne leur étaient pas destinés mais qu'ils allaient plutôt à un orignal.  Ouf !  Ils avaient eu chaud.

Eh oui !  Pendant que j'entendais les gars "plaquer" leur "trail", je finis par entrevoir au loin, à travers les branches, à environ mille pieds de distance, la tête de l'animal qui s'arrêta.  Je ne distinguais que le panache et la tête, un "buck" de trois ans et demie peut-être, jusqu'à ce qu'il s'avance à l'eau et s'approche d'une trentaine de pieds.  L'orignal se tourna de travers et c'est alors que je commençai à faire feu.  Impossible de le toucher vu la trop grande distance qui nous séparait.

Sous l'effet de la nervosité, je pensai lever mon échelle sur ma carabine et tirai à nouveau.  Tout à coup, je vis l'orignal tomber assis.  Quelle chance !  Je l'avais touché à la colonne vertébrale et il avait les jambes arrière paralysées.  Un tir chanceux et opportun car je n'avais pas de téléscope sur mon arme.

Il se traînait, se rapprochant lentement de la rive, jusqu'à ce qu'il touche la terre ferme, les jambes arrière traînant derrière lui.  Quelle force incroyable peuvent démontrer ces bêtes !  Il continuait à se traîner près du flanc de la montagne de peine et de misère, souffrant probablement mais avec l'énergie du désespoir.  C'était impossible de l'atteindre de nouveau malgré les tirs répétés.

Quand ils arrivèrent tout près de moi, mes compagnons virent l'orignal qui tentait à nouveau de se relever et à trois, nous avons tenté de le viser.  Rien à faire, la bête était encore trop loin.  Jacques et moi sommes donc partis en contournant le lac pendant que Réjean restait sur place pour surveiller les déplacements de l'animal qui essayait de fuir.  Il tira quelques coups mais il ne sembla pas l'atteindre.

Dans notre énervement, contournant le lac, nous l'avons perdu de vue.  Réjean nous désigna de loin l'endroit où l'orignal devait se trouver car il le voyait très bien d'où il était posté.  Rapidement, à travers les broussailles, nous nous sommes rapprochés de plus en plus.  Réjean vit la bête faire des efforts incroyables jusqu'à ce qu'elle tombe à la renverse d'épuisement.  L'orignal de trois ans et demie avait donné tout ce qu'il pouvait.   Il était à bout de forces.  Après un bon quart d'heure, nous sommes finalement arrivés près de lui et c'est alors que je lui portai le coup de grâce.   Nous avions notre orignal !

Réjean eut vite fait de nous rejoindre et à trois, nous avons savouré notre toute première prise depuis nos débuts comme chasseurs.   Le mâle était là, devant nous, tombé sur la rive du lac, la tête dans l'eau.   Nous tentions de le sortir de l'eau, mais nos efforts n'étaient pas concertés.   Nous resaisissant et calmant peu à peu notre joie, nous avons finalement réussi à le sortir et à le transporter sur la terre ferme.

Par la suite, nous avons commençé à l'éviscérer.  C'était la toute première fois qu'on faisait ce travail.   Comme des chasseurs expérimentés, nous avons partagé rapidement l'orignal en quartiers.  C'est alors que Réjean voulu le portager le soir même de peur que les animaux sauvages ne s'emparent des morceaux et les dévorent.  Nous n'avions même pas de "pack-sacks" !  Malgré plusieurs refus de notre part, Réjean ne changea pas d'idée et finit par fabriquer un "boyard".

Nous avions à peine commençé le portage que Réjean changea brusquement d'idée et c'est à la grosse noirceur que nous sommes arrivés au campement.  Après une bonne nuit de repos, nous étions prêts le lendemain à finir notre travail de la veille.

Arrivant au petit lac, Réjean eut vite fait de s'apercevoir que les animaux touchent rarement à de la viande fraîche.  Seules les pies s'étaient à peine régalées.

Nous avons pris la journée pour le portager.   Comme nous avions droit à un orignal chacun à cette époque, nous étions prêts à retourner chasser dès le lundi suivant.  Réjean savait qu'il y avait une rivière qui faisait partie de notre territoire et il décida d'y aller.  Jacques retourna au petit lac d'en haut.  Comme j'avais abattu l'orignal, je choisis de rester au campement et de chasser la perdrix.  C'était pour décorer la boîte du "pick-up", ce qui ferait une plus belle arrivée au village.

Vers dix heures, Réjean arriva sur le haut de la montagne à quelques sept ou huit cent pieds de la rivière.  Au travers des branches, il aperçut un énorme panache.  Impossible de voir l'orignal comme il faut.  Ce qui devait être un gros mâle faisait bouger ses énormes bois.  Sans perdre de temps, Réjean s'imagina la manière dont le mâle était placé et tira à travers les branches.  Bang ! Bang! Bang !  Trois coups et la bête disparut.   Aujourd'hui il regrette son geste et jure de ne plus refaire la même erreur.

Aussitôt, il partit à vive allure, descendant la montagne à la course.  Il en perdit l'un de ses magasins ainsi que ses gants.  À quelques cent pieds de la rivière, dans l'éclaircie, il entrevit l'orignal qui passait.  Il tira encore jusqu'à ce que la bête disparaisse.   S'approchant jusqu'à la rivière, dans l'énervement il vit au loin l'orignal qui s'éloignait, longeant le bord et qui lui présentait le derrière.  Il tira mais rien à faire !

L'orignal qui fuyait s'éloignait tranquillement du bord jusque l'eau lui arrive sous le ventre.  Il devait être à environ trente pieds du bord du lac.  Réjean tira à nouveau et vit les balles frapper l'eau.  Tout à coup, la bête s'écroula dans l'eau.  Il venait d'abattre ce qui deviendrait notre deuxième orignal.  Aujourd'hui, Réjean pense que les balles avaient dû ricocher sur l'eau et toucher la tête.

Aussitôt, il voulut me rejoindre au campement qui était à vingt minutes de marche.  Il partit à la course.   Arrivant près de moi, il m'annonça avoir tué un gros "buck", bien plus gros que celui que j'avais déjà tué.  Aussitôt, nous avons portagé le canot car nous en aurions besoin ainsi que les outils nécessaires.

Arrivés près de la rivière, et regardant la magnifique prise, je dis à Réjean:  "... ton "buck" a pas le panache bien gros...  y'a rien que des oreilles !"  Eh oui !  Réjean n'avait tué qu'une petite femelle.  Malgré notre joie d'avoir abattu l'animal, la déception se lisait sur le visage de Réjean.  Il ne cessait de se demander ce qui s'était passé.  Aujourd'hui encore, il pense que du haut de la montagne, il dût apercevoir le mâle qui se trouvait près de la femelle et lorsqu'il prit la fuite, il dût probablement prendre le bois.  La femelle avait dû continuer le long de la rivière et comme elle était loin et lui, tout énervé, il pensa tirer encore le mâle.   Voici la seule explication possible.

Après avoir débité l'orignale, nous l'avons portagée à deux.  Il ne restait plus qu'un quartier et le canot le soir venu.  Jacques arriva au campement après une chasse intensive à son petit lac.   Il n'avait entendu rien qui vaille, même pas les tirs de Réjean car il se trouvait loin de nous.  Il regarda dans le camion et vit plusieurs quartiers.   Jamais il ne s'imagina que nous pouvions en avoir tué un autre dans l'intervalle.   Il dit simplement:  "On va avoir pas mal de viande!"  Lorsque nous lui avons appris la bonne nouvelle, c'était l'euphorie.  Jacques nous sauta dans les bras.

Par la suite, nous sommes retournés chercher le dernier quartier de viande ainsi que le canot donnant la chance à Jacques de goûter au plaisirs du portage du deuxième orignal.  Le mardi, nous avons embarqué les bagages et la viande et avons repris la route vers St-Alexis.  Ayant un seul camion et chargés comme nous l'étions, les lames de ressort se renversèrent compte tenu de la pesanteur des orignaux et du bagage.  À un certain endroit, il nous fût impossible de monter une côte à-pic.  Le "pick-up" étant à vitesse, nous avons dû ajuster l'embrayage pour réussir à la monter.

Nous sommes finalement arrivés à St-Alexis, bien tranquillement mais fièrement.  Aujourd'hui, nous revivons notre premier succès et nous en avons encore des frissons.  Depuis ce temps, nous n'avons jamais commis les mêmes erreurs.  Nous prenons bien soin de bien nous préparer.  Nous avons pris beaucoup d'expérience.  Ce fût peut-être une chasse folle, mais une bien belle chasse.  Malgré notre inexpérience, ce voyage fût courroné de succès par la prise de nos deux orignaux... 

(source:  25 histoires vécues de chasse à l'orignal de S. Vallières) 


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