La forêt en murmure...

par:  Robert Pépin   (tous droits réservés)

C’était en juillet et depuis quelques temps, les nuits étaient chaudes et insupportables.  Ce soir-là, la lune dégageait son grand faisceau lumineux au fond de la baie et nous pouvions distinguer la silhouette et les courbes des montagnes et même voir certaines îles du grand lac.  Dame nature était au rendez-vous car c’était ce soir que se tenait la réunion extraordinaire des animaux de la forêt.

Chaque espèce avait délégué un représentant qui pouvait s’adresser au président de l’assemblée qui était nul autre que l’ours noir.  Il se tenait debout sur son podium en haut du rocher afin d’avoir une vue d’ensemble de tous.  Tous les animaux avaient fait un traité pour cette journée car les sujets étaient trop importants.  À minuit exactement, les grenouilles des marais avaient cessé de chanter.  Près de la berge, un grand nombre de truites s’étaient entassées pour venir entendre l’ours.   Au premier rang, nous pouvions voir les lièvres, les renards, les perdrix et les tortues.  Derrière, près de la baie des foins, les orignaux et les chevreuils avaient choisi leurs places par excellence, comme s’ils étaient arrivés les premiers.  Seuls les chauves-souris et les grands ducs survolaient le ciel pour assurer la sécurité des lieux contre les prédateurs :  les hommes.

L’ours noir prit la parole et l’assemblée fut ouverte.  Le premier point était les VTT en forêt.

C’est alors qu’une grosse truite rouge prit la parole :

Monsieur le président, nous ne pouvons plus tolérer le passage des VTT dans nos rivières.  De plus en plus de nos frayères sont détruites.  Encore la semaine dernière, sur le chemin des Îles, quelques humains s’amusaient à circuler dans la rivière en VTT.  Monsieur le président, la situation est grave car il y va de notre survie.

Immédiatement, tous les castors se sont mis à applaudir et l’un d’eux s’avança et s’écria :

Nous en sommes aussi victimes et je vous ferai grâce, monsieur le président, du vandalisme que nous subissons à nos barrages et à nos maisons.

Quelques canards battaient des ailes et, dans une cohue générale, on entendit :

Il faut faire passer une loi, c’est urgent.  Il faut les arrêter et tous étaient d’accord.

À l’avant, un vieux loup gris qui agissait à titre de secrétaire dit :

                    Peut-être faudra-t-il faire circuler une pétition à travers notre forêt.

Un chevreuil se leva et dit :

                    Monsieur le loup, je ne suis pas comme ma cousine la gazelle, mais je peux faire un bout de chemin car la forêt
                    est grande.

Du haut d’un chicot, une aile se déploya et le pic-bois prit la parole :

          Moi, je frapperai à toutes les portes.

Le castor enrichit :

          Moi j’affilerai tous les crayons.

Le lièvre quant à lui poursuivit :

          Je vais courir dans la forêt avec la pétition et nous ferons passer une loi.

Une vieille tortue rappela au lièvre que rien ne sert de courir, mais qu’il vaut mieux partir à temps et sur ce, le lièvre fût couvert de honte et rougit.  Immédiatement du haut d’un vieux chêne, un gros corbeau noir s’en mêla et dit à la tortue :

          Nous se sommes plus à l’époque de monsieur La Fontaine.

Et dans un éclat de rire, le renard enchaîna :

Vous monsieur le corbeau, n’avez pas à parler alors que si je me souviens bien, monsieur La Fontaine a déjà parlé de nous.

Dans la foule, on entendait des rires.   Immédiatement, l’ours avec sa grosse patte noire, cogna sur la grosse bûche en disant :

          Silence, silence, nous sommes hors sujet.

Une voix se fit entendre :

          S’il vous plait, s’il vous plait, je veux la parole car moi aussi j’ai des à dire.

Lentement et péniblement, la maman orignal s’avança avec son petit qui boitait.

Monsieur le président, que peut-on faire contre ceux qui nous poursuivent en VTT ou en motoneige ?  La semaine dernière, il y avait trop de moustiques en forêt et c’était insoutenable pour mon jeune veau.
J’ai donc décidé de le faire marcher le long du chemin du lac afin de fuir les moustiques.  De plus, je voulais qu’il s’amuse dans la grande baie ou les fines herbes sont abondantes.  Soudain, deux jeunes humains ont fait irruption et nous ont poursuivis sans relâche un bon bout de temps avec leur VTT, à un point tel que nous avons trébuché tous les deux dans un ravin, ce qui nous a occasionné des blessures, surtout à mon petit.

C’est épouvantable s’écria le lynx d’une voix haute.

Le loup gris se leva et prit la parole :

Depuis un certain temps, nous avons reçu énormément de plaintes concernant les agissements des humains.  En vous écoutant, dame orignal, je ne peux m’empêcher de vous dire que j’ai reçu de nombreuses plaintes du même ordre concernant les huards et les canards sauvages qui se font poursuivre par des embarcations.  Vous devez tous être prudents où il y a des humains.  Que penser de nos amis chevreuils, mouffettes et bien d’autres qui se font heurter le long des routes par des véhicules?

Sur ce, l’ours en tant que président de l’assemblée dit :

Les temps ont bien changés.  Il y eut une période où nous étions les maîtres de nos forêts.  À cette époque, nous pouvions circuler librement et ce, sans craindre les hommes.  Beaucoup d’entre vous sont en voie de disparition.  Pour vous encourager, je vous dirais que de plus en plus les hommes deviennent sensibles à notre cause.  Certains d’entre vous sont maintenant protégés et d’autres le seront très bientôt.  Et cela non seulement ici, mais partout en Amérique.  Quant aux lois et aux règlements de la protection de la faune, les humains devront apprendre à les respecter.   Personnellement, j'ai aussi des problèmes de cohabitation avec les humains.

Dimanche dernier, je me suis délecté en fouillant dans quelques sacs à ordures que les humains avaient laissés en bordure d’un site de camping et je me suis rendu compte que nous les ours, sommes rendus des vidangeurs et que nous mangeons tout ce qui est laissé à la traîne ici et là.   J’ai alors compris que nous sommes loin de l’époque des fruits sauvages.

Soudain par impolitesse, une pie lui coupa la parole, celle-ci était assise avec son amie la belette :

Personnellement je n’ai rien contre le fait que vous fouillez et que vous vous plaisiez dans les ordures, mais après votre festin, que faites-vous donc avec les bouteilles, les cannettes qui sont souvent les causes d’incendies de nos forêts ?  De plus tous les autres produits dérivants du plastique qui à eux seuls prennent plus de 500 ans avant de se détruire complètement.

Moi je vous le dis, reprend le renard,

avec la négligence des humains et le non-respect de nos forêts, les coupes de bois abusives et enfin les pluies acides, il n’y aura plus de belles forêts vertes, ni pour nous, ni pour les hommes.

Un murmure triste se fit entendre partout dans la baie, tous les nouveaux-nés du printemps criaient :

          Nous voulons vivre, nous voulons vivre et courir dans notre forêt.

Toutes les femelles entrelacèrent leurs petits près d’elles ou sous leurs ailes et ce, suite aux propos du renard et s’en ait suivi d’un grand silence.

Comme pour briser ce silence, le président de l’assemblée dit d’un ton lugubre :

Vous là-bas !  N’auriez-vous pas quelque chose à dire, pas une seule fois au cours de la nuit vous n’avez prit la parole ?

Le pékan et le carcajou se regardèrent un peu gênés mais comme pour les sauver de cette situation, le cougar, qui était étendu dans les herbes hautes derrière eux prit la parole :

Monsieur le président, amis de la forêt, mes confrères et moi, sommes les plus discrets pourtant nous voyons tout ce qui se passe.   Nous sommes venus d’une région éloignée s’installer ici dans ce coin de pays.  Là-bas, l’homme nous pourchassait dans des forêts devenues de plus en plus restreintes, à cause des coupes de bois excessives et abusives. Cela nous a incités à déménager ailleurs.

L’autre jour, rassemblés autour d’une carcasse,

Sur ce, l’ours noir gronda fortement et dit :

Monsieur le cougar, soyez plus respectueux dans vos propos, il est inutile de choquer les autres.

Le cougar s’excusa et reprit son discours :

Ici au Québec, vous avez les plus belles forêts du monde, de plus vous détenez les 2/3 d’eau potable de la planète, vous avez de belles montagnes et de belles rivières.  Chez nous tous les animaux parlent de votre région, bien sûr nous avons entendu certaines rumeurs que le pigeon voyageur nous avait rapportées, mais jamais nous pensions remettre en question notre migration dans la région qui semblait selon les dires, un paradis pour nous.

Mais suite à vos propos encourageants, monsieur le président, nous reporterons notre décision à plus tard car s’il y a un changement d’attitude des hommes envers les animaux de la forêt, nous resterons pour y établir nos familles.

Le secrétaire de l’assemblée assis à l’avant près de l’ours, leva la patte très haute en disant :

S'il vous plait, serait-il possible d’avoir plus de mouches à feux autour de moi, j’ai de la difficulté à me relire avec toutes les nombreuses plaintes que vous me soumettez.

Aussitôt dit, aussitôt fait, des centaines de lucioles tournèrent autour du secrétaire en illuminant de leurs corps tel un feu d’artifice afin de lui permettre de terminer son procès-verbal.

Tandis que les écureuils se promenaient ici et là, dans la foule en distribuant des noix fraîchement cueillies, un coyote demanda la parole et l’ours lui accorda mais lui dit d’être bref car la nuit était déjà très avancée et que le soleil se lèverait d’ici peu car voilà très longtemps que le hibou a chanté.

Monsieur le président, lorsque j’étais jeune coyote, mon grand-père m’a conté qu’il s’amusait souvent dans une caverne près des montagnes du nord.  Ce territoire appartenait jadis aux loups gris qui ont dû se réfugier dans une autre région suite aux fausses rumeurs des loups-garous et du fameux scandale monté de toutes pièces, soit l’affaire du petit chaperon rouge.  Sur ce, tous les vieux loups se sont mis à rire à haute voix et certains se roulaient dans l’herbe comme des enfants tellement ils trouvaient les propos du coyote drôles.  Ne riez pas, dit le coyote, même les humains en parlent encore et comme mon grand-père disait :  depuis ce temps les humains ont une mauvaise opinion de nous et ce qu'il a de plus terrible, ils content cette histoire aux jeunes enfants.

C’est vrai dit la cigogne, je l’ai souvent entendue dans les chambres des jeunes enfants. S'il vous plait, qu’on en vienne aux faits déclara l’ours.

Dans cette caverne, reprit le coyote, il y avait des dessins peints sur les parois de la grotte, c’était épouvantable, les animaux de la forêt étaient plus gros et plus grands que les humains et ceux-ci à l’époque, chassaient avec des lances et des pierres.  De plus, certains de ces animaux peints n’ont pu être identifiés ni par nous les coyotes, ni par les loups.

Sur ce, le secrétaire de l’assemblée dit au coyote :

Vos propos sont vrais et justes, quant au passage de cette grotte, il a toujours été gardé secret et je comprends mieux votre intervention car j’ai devant moi votre demande pour acquérir ce territoire qui n’est pas habité depuis longtemps.  Puis-je savoir pourquoi ?

Excusez ma franchise ou mon impolitesse en tant que représentant des coyotes et des loups, mais qu’aurons nous à nous mettre sous la dent au cours des prochaines années ?  Les spécialistes de la faune ont autorisé l’abattage des femelles, des veaux et des mâles orignaux et ce dans beaucoup de régions.

Dans un bruit infernal, un gros mâle orignal s’approcha à grandes enjambées soulevant le sable du sol et brisant des branches avec son panache tout en poussant des cris de colère et s’adressa au coyote en ces termes :

Vous n’êtes qu’un polisson et vous tentez de semer la panique chez nos femelles et leurs petits.  Était-il nécessaire de nous rappeler la prochaine saison de chasse qui sera dévastatrice pour notre espèce ? Alors toutes les femelles et leurs petits tournèrent le dos à l’assemblée en signe de compassion.

Trois ours affectés à la sécurité s’approchèrent de nos amis et le calme revint.

L’ours avec sa puissante stature se leva et dit :

          Mes amis, vous agissez comme les humains.

L’orignal retourna près de son clan dans les grandes herbes.

Il n’était pas nécessaire d’aborder ce sujet monsieur le coyote.  Tous, entre les branches nous avons entendu parler de cette chasse en octobre prochain, on ne peut éviter ce sujet.  Je profite donc de l’occasion pour faire une proposition, Monsieur le loup, veuillez noter s'il vous plait :

Moi ours noir, président de la forêt et président de l’assemblée, je dis :

ATTENDU QUE les spécialistes de la faune ont autorisé l’abattage de familles complètes de nos amis les orignaux (mâles, femelles et veaux);

ATTENDU QUE beaucoup de jeunes deviendront orphelins et sans défense et des proies faciles;

ATTENDU QU'il y aura pour les années à venir un déséquilibre sans précédant dans le nombre de familles orignaux;

                    En signe de compassion et de soutien, je propose :

Que tous les orignaux, soient les seigneurs de nos forêts, qu’ils aient droit sans exception de paître et de circuler librement partout, sur tous les territoires et ce sans craindre aucun ennemi pour prédateur et,   vous serez protégés par tous les loups et coyotes jusqu'après la période de chasse.

Tel un tremblement de terre, tous les animaux se sont levés pour appuyer la proposition de l’ours.  Alors chaque espèce poussa son plus beau chant en répétition à la lune.  On entendait les hurlements des loups et l’écho résonnait dans les montagnes.  Tous les oiseaux, les mouches à feux volèrent autour des orignaux.  Les grenouilles et les truites firent jaillir l’eau qui prit l’allure du diamant.  C’était la plus grande ovation jamais eue dans la forêt.

A travers ce brouhaha, le cri de la grive s’éleva, il annonça le petit jour.  L’ours poursuivit sa déclaration : 

Amis de la forêt, au début il y a eu la terre, chaude et féconde, le ciel était bleu et immaculé.  Les forêts étaient denses et abondantes et l’eau formait des cascades.  Partout l’eau était abondante et bonne à boire.  Dans l’ordre vint les animaux qui se promenaient librement dans ce monde parfait.  Nous les animaux nous nous promenions dans ce monde enchanteur.

Puis vint l’homme, soi-disant supérieur à nous car lui se qualifiait d’intelligent.  Vint les grandes villes, les guerres, la pollution et le déséquilibre.  Vous n’avez qu’à regarder autour de vous, si nous pouvions parler le langage des hommes, nous leur dirions de sauver et protéger notre planète et de ce qui en reste.

Nous devons faire un compte-rendu de cette réunion extraordinaire aux humains en espérant que ceux-ci prennent conscience de la situation et que chacun qui aura lu ce document, tente au moins de sensibiliser son frère.

L’ours ajouta qu’on devait se laisser car le jour se lève et alors l’assemblée fut dissoute.

Durant la nuit, un jeune orignal fit un rêve et le contât à sa mère.  Tous les pics-bois de la forêt transmettaient en morse sur les vieux chênes et les grands érables une rumeur qui avait beaucoup de crédibilité car elle venait de bois francs.  Dame nature profitait de la complicité des vents, entra dans tous les cœurs des chasseurs durant leur sommeil afin d’y laisser un message d’une grande paix car elle savait que chez les humains, le langage du cœur est plus grand que celui de la conscience.

Comme magie, le lendemain matin, quand tous les chasseurs se sont éveillés, sans savoir pourquoi, ils décidèrent tous de protéger les femelles et les veaux afin de s’assurer des périodes de chasse agréables pour les années à venir sans pour autant détruire le cheptel.

Quand ils comprirent, dame nature vêtue de sa plus belle robe verte, s’en retourna vers les montagnes.

Vivre un rêve, c’est vivre d’espoir
L’espoir de vivre ses rêves,
Ne dure souvent que le temps d’un rêve,
Et il ne reste plus que l’espoir d’un rêve.


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